IRSST - Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail

Application des pratiques préventives par les infirmières et infirmiers – La perspective innovante de la capacité d'absorption

Résumé

Les troubles musculosquelettiques (TMS) liés au travail constituent un problème majeur chez le personnel infirmier, et ce, malgré la disponibilité de solides résultats des recherches sur les pratiques préventives en santé et en sécurité du travail (SST). Au Québec, en 2013, le secteur de la santé et des services sociaux enregistre, à lui seul, 6 590 cas (soit 41,5 %) de blessures de type musculosquelettique. Ces cas représentent 28,8 % de l’ensemble des nouvelles réclamations pour des lésions professionnelles avec perte de temps (CSST, 2014). Les données ne seraient que la pointe de l’iceberg, puisque ces statistiques ne considèrent pas les événements sans perte de temps et non déclarés ni ceux dont seraient victimes les travailleurs non assurés. Le personnel soignant, incluant les infirmières, les infirmières auxiliaires et les préposées aux bénéficiaires, constitue encore aujourd’hui l’une des catégories de travailleurs qui subit le plus de troubles musculosquelettiques, et en particulier de lésions au dos, dus principalement aux tâches associées à la manutention et aux soins donnés aux patients. Plusieurs chercheurs en SST sont d’accord pour dire que la disponibilité des résultats des recherches sur les mesures préventives des TMS ne garantit pas en soi leur application. Bon nombre de ces chercheurs ont souligné le besoin primordial de mieux diffuser ces connaissances et, notamment, l’importance de bien documenter les conditions facilitant l’appropriation et l’application des bonnes pratiques de prévention des TMS lorsqu’elles sont implantées dans le contexte réel des travailleurs. Ainsi, l’objectif principal de cette étude est d’identifier et d’analyser les conditions d’application des pratiques préventives des TMS chez le personnel infirmier à partir des théories du transfert de connaissances, notamment celles relatives à la capacité d’absorption des connaissances. Plus précisément, cette étude vise à 1) étudier les étapes du processus de mise en application des pratiques préventives des TMS, 2) faire un examen exhaustif des principales pratiques préventives rapportées dans la littérature, 3) Identifier les facteurs individuels et organisationnels associés aux diverses étapes du processus d’application des pratiques préventives des TMS, 4) fournir des pistes d’amélioration sur la mise en application des pratiques préventives des TMS liés au travail. Pour répondre à ces objectifs, une enquête par sondage en ligne a été réalisée auprès du personnel infirmier (N=399) exerçant dans différents établissements du réseau de la santé et des services sociaux. Ensuite, deux groupes de discussion composés d’infirmières et de gestionnaires (G1=8, G2=6) ont été menés pour valider les résultats et enrichir leur interprétation.

Cette étude a permis de confirmer que la mise en application des pratiques préventives des TMS est un processus multidimensionnel qui débute par l’acquisition des connaissances à cet égard et se poursuit par leur appropriation et leur application dans les tâches quotidiennes du personnel infirmier. Aussi, cette étude révèle que les barrières, qui se dressent devant les infirmières au regard de l’application des pratiques préventives des TMS, se situent surtout à l’étape de leur mise en pratique et non à celle de l’appropriation, ce qui suggère que les contraintes relèvent davantage des milieux de travail. Ce constat a d’ailleurs été vérifié par des analyses confirmatoires lesquelles ont mis en évidence trois facteurs lesquels influent directement sur le processus d’application des pratiques préventives des TMS soit : 1) la culture organisationnelle, 2) le leadership, 3) les mécanismes de rétroaction et d’évaluation des pratiques préventives des TMS sur les lieux de travail. Les participants aux groupes de discussion ont corroboré ces résultats et fourni des explications à l’égard des conditions qui entravent la mise en application des pratiques préventives des TMS dans leur contexte de travail. On trouve parmi ces contraintes :

  • Le décalage important entre les conditions d’application des mesures préventives des TMS sur les lieux de formation et celles des milieux de travail qui sont bien plus exigeantes;
  • La difficulté d’accéder aux équipements de manutention et l’encombrement des espaces de travail, en particulier dans les services de soins à domicile, qui rendent difficile l’application des pratiques préventives apprises;
  • La dynamique de travail et la volonté de se conformer au rythme des collègues au risque de se blesser;
  • Une culture organisationnelle valorisant peu les comportements sécuritaires en matière de manutention chez le personnel infirmier;
  • L’absence de mécanismes de rétroaction sur les lieux de travail afin de permettre au personnel infirmier d’adopter les meilleures pratiques en matière de prévention des TMS;
  • Le manque d’engagement de la direction à l’égard de la prévention des TMS liés au travail chez le personnel infirmier.

Enfin, cette étude a permis de suggérer des pistes de recommandation à la lumière des résultats obtenus, d’exprimer les souhaits formulés par les participants et de recenser les données probantes de la littérature. Tout d’abord, les résultats font ressortir l’importance de sensibiliser les gestionnaires à la question de la SST du personnel infirmier afin que des mesures préventives des TMS soient intégrées aux routines organisationnelles. Cette recommandation est également formulée par de nombreux auteurs, pour lesquels le soutien tangible de la direction est considéré comme un facteur de réussite essentiel à la mise en pratique des mesures préventives des TMS du personnel soignant. Par ailleurs, les résultats de notre étude mettent en lumière l’importance pour le personnel infirmier interrogé d’avoir le soutien d’une personne-ressource (appelée aussi pair leader, coach, etc.) en matière de prévention des TMS. Ce résultat est également appuyé par les participants des groupes de discussion pour lesquels il est essentiel d’avoir des rétroactions sur leurs pratiques de manutention. Aussi, les participants à cette étude préfèrent que la personne-ressource soit un collègue ou une personne du milieu, car elle est ainsi plus à même de comprendre les contraintes auxquelles ils font face. Enfin, les participants souhaitent qu’il y ait davantage de formation et de rappels sur les lieux de travail pour favoriser l’application des mesures de prévention des TMS au quotidien, certains préconisant une ligne de conduite à suivre, voire l’imposition des mesures préventives par des règles plus formelles et des formations obligatoires. Les recommandations de nombreux auteurs vont dans le même sens puisqu’ils considèrent qu’une formation appropriée pour le personnel soignant est un élément clé d’un programme de prévention lié à la manutention, soit par la démonstration des techniques de transfert en utilisant les équipements disponibles, la possibilité pour le personnel de pratiquer les techniques, le fait aussi de fournir une rétroaction sur les compétences du personnel formé. Ces auteurs soulignent que la formation donnée en milieu de travail aurait plus d’impact que la formation sans lien direct avec le contexte de travail, ce qui est mis en évidence par les résultats de cette étude. Finalement, pour ce qui est du choix des pratiques préventives associées aux TMS, la littérature récente recommande des interventions de prévention multiples, la formation combinée à d’autres composants étant probablement plus efficace que la formation seule en vue de prévenir les TMS. Les résultats de l’étude ajoutent à cela l’importance de parfaire l’apprentissage des mesures de prévention des TMS afin qu’il réponde aux besoins de chaque milieu de travail. Des formations vraiment adaptées aux différents établissements, aux services et aux unités pourraient être offertes au personnel infirmier, car il semble que celle fournie en établissement ainsi que celle donnée en milieu de travail soient des formations génériques et donc peu adaptées aux contraintes des milieux.

Informations complémentaires

Collection : Rapports scientifiques
Catégorie : Rapport
Auteur(s) :
Projet de recherche : 2012-0021
N° de publication : R-985
Langue : Français
Mis en ligne le : 26 octobre 2017
Format : Texte