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Travail saisonnier et santé au travail : bilan des connaissances et développement d’une méthode d’analyse pour le suivi longitudinal des troubles musculosquelettiques

Résumé

Le travail saisonnier, bien qu’il puisse à première vue sembler relativement marginal sur le marché du travail, est central pour plusieurs régions et secteurs d’activité. Communément associé aux activités d’exploitation des ressources naturelles (agriculture, foresterie, pêche), le travail saisonnier est également présent dans plusieurs autres secteurs d’activité (fabrication, transformation alimentaire, services publics, etc.). Ce type de travail se différencie de celui qui est permanent par sa temporalité, mais aussi par son incertitude liée à la saisonnalité. Les travailleurs saisonniers sont reconnus pour leurs longues heures de travail et l’alternance entre les périodes « saison » et « hors saison ». Toutefois, on connaît peu les effets de ces modalités particulières du temps de travail sur la santé des travailleurs et sur les actions de prévention des troubles musculosquelettiques (TMS) efficaces dans un tel contexte. De plus, les écrits sur le travail saisonnier demeurent très dispersés rendant difficile d’en dégager les enjeux pour la prévention des TMS et les besoins des milieux.

La présente étude vise à fournir des informations pertinentes afin de guider les actions de prévention des TMS en contexte saisonnier. Pour ce faire, deux objectifs sont nécessaires :
1) dresser un bilan des connaissances sur le travail saisonnier et ses caractéristiques afin de contribuer à l’identification de problématiques prioritaires pour la prévention des TMS et
2) développer une méthode d’analyse du suivi longitudinal de certains indicateurs de l’état de santé musculosquelettique de travailleurs saisonniers à partir d’une base de données déjà existante.

Pour répondre à l’objectif 1, une revue de la littérature (examen de la portée) ciblant le travail saisonnier et les TMS a été réalisée. Des analyses qualitatives (descriptives et catégorielles) ont été effectuées pour décrire le travail saisonnier et ses caractéristiques, ainsi que pour identifier les enjeux que pose le travail saisonnier pour la prévention des TMS. Pour le second objectif, la démarche globale de développement repose sur des approches complémentaires (qualitatives et quantitatives) et séquentielles d’analyses de schémas corporels complétés par 16 travailleuses saisonnières au début et à la fin de chaque quart de travail au cours de deux saisons de travail (135 000 scores de douleur). Dans un premier temps, une analyse qualitative approfondie et détaillée des évolutions de douleurs par région corporelle a été réalisée à l’aide de diagrammes de Kiviat et éclairée par les verbatim des entretiens. Dans un second temps, des analyses statistiques collectives ont été effectuées sur la base du calcul de deux séries d’indicateurs quantitatifs moyens (scores moyens de douleur et scores obtenus de l’outil d’indice d’impact de la douleur sur la vie quotidienne (IDVQ/NULI)). Les indicateurs et les profils obtenus lors de la première phase des analyses ont été confrontés statistiquement à ces deux séries d’indicateurs quantitatifs moyens pour identifier leur cohérence entre eux ou leur apport respectif à la compréhension de l’évolution des TMS.

Les résultats de l’objectif 1 font ressortir une réalité qui est peu documentée en soi et encore moins sous l’angle de la prévention des TMS. Ce contexte de travail revêt une complexité et est marqué par une main d’œuvre dont la vulnérabilité se décline différemment selon les profils des saisonniers. Les saisonniers récurrents seraient particulièrement à risque et souffriraient davantage de TMS. Pour bon nombre des secteurs où l’activité est saisonnière, celle-ci est particulièrement marquée par des conditions de travail difficiles où s’entremêlent de fortes contraintes organisationnelles, temporelles et physiques qu’il est d’usage d’accepter, puisqu’elles sont perçues comme passagères le temps d’une saison. Un tel contexte est même rapporté comme pouvant représenter une incompatibilité avec une prise en charge et un suivi des problèmes de santé. La compréhension de ce contexte de travail et des principes d’action en termes de prévention des TMS qui lui sont pertinents et efficaces demeure parcellaire, voire inconnue. De son côté, les résultats du second objectif ont mené au développement d’une méthode d’analyse du suivi longitudinal des TMS qui repose sur une série d’indicateurs et de profils (notamment, douleurs spécifiques et/ou diffuses, chronicité, trajectoire temporelle, etc.). Plus spécifiquement, ces indicateurs et l’approche globale de ce développement méthodologique permettent de caractériser l’évolution des TMS et d’analyser, sous ses diverses formes, la variabilité du caractère fluctuant des TMS au cours du temps.

Les résultats de cette étude mettent en évidence le besoin d’interventions visant à prévenir les TMS au sein des milieux en contexte saisonnier et, plus spécifiquement, reposant sur une approche systémique des déterminants de TMS et favorisant la mobilisation des acteurs clés. D’éventuelles études s’intéressant au développement et à l’implantation de telles interventions permettraient de mieux comprendre l’influence de ce contexte et d’éclairer les actions des professionnels de la santé qui oeuvrent en contexte saisonnier. De telles interventions et études gagneraient à être réalisées en complémentarité à une approche évaluative appropriée et à des modalités d’évaluation pertinentes pour permettre de mieux comprendre l’influence d’un tel contexte de travail et d’identifier des mécanismes d’actions visant à prévenir les TMS adaptés à ce contexte.

Dans cette perspective, la méthode de suivi longitudinal des TMS développée dans ce projet pourrait être réinvestie dans de telles études comme l’une des modalités d’évaluation. Cette méthode d’analyse représente une mesure sensible et fine de l’évolution des symptômes sur une base longitudinale et a le potentiel d’être utilisée en complémentarité à d’autres modalités pour mettre en évidence des variables explicatives liées à l’évolution des TMS. De plus, les résultats de cette étude permettent également de guider d’éventuels choix pour l’étude du suivi des TMS en milieux de travail et pour le développement de moyens pour les interventions ergonomiques. Plus particulièrement, cette méthode a permis d’évaluer le caractère chronique de douleurs et, dans cette perspective, porte à s’intéresser aux symptômes musculosquelettiques des travailleurs non seulement à la fin de la journée de travail, mais aussi en début de quart de travail. Par ailleurs, ce développement méthodologique a mené à des résultats d’une grande richesse pour la compréhension des TMS. Notamment, les résultats font ressortir une situation très préoccupante pour les travailleuses avec un profil de douleurs diffuses. Ces travailleuses affichent les scores moyens de douleur les plus élevés et les impacts de ces douleurs sur la vie quotidienne sont importants.

Ainsi, ce développement méthodologique souligne la pertinence de la dimension longitudinale des études et des démarches d’intervention en milieux de travail pour aider à cibler des situations prioritaires pour la prévention des TMS, ainsi que pour évaluer les effets et les retombées des projets de changement implantés. Enfin, l’étude de la trajectoire temporelle des TMS sur une base longitudinale à l’aide des indicateurs développés dans le présent projet représenterait une avenue pertinente à investiguer pour mieux comprendre les effets des expositions interrompues sur les TMS et, en particulier, du point de vue de l’alternance entre la saison de travail et la période hors saison.