IRSST - Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail

Prévention de l’exposition cutanée aux pesticides chez les producteurs de pommes et facteurs influençant le port des vêtements de protection

Résumé

Des recherches internationales ont déterminé que la peau constituait la principale voie d’exposition aux pesticides utilisés en agriculture. L’utilisation des équipements de protection individuelle (ÉPI) joue un rôle clé dans la prévention des risques liés à l’exposition. L’utilisation non systématique des ÉPI prescrits est toutefois documentée et constitue une cible prioritaire des interventions pour la réduction de l’exposition aux pesticides. Cette étude approfondit les résultats d’une première enquête auprès des producteurs de pommes en ciblant spécifiquement l’exposition cutanée aux pesticides et l’utilisation des vêtements de protection (VP). Elle a comme objectif de décrire les situations d’exposition lors des activités principales liées à l’utilisation des pesticides et de les mettre en relation avec les perceptions du risque des producteurs, leur utilisation des VP et leurs pratiques de prévention. Les résultats contribuent à l‘avancement des connaissances sur les facteurs qui facilitent ou qui font obstacle à l’utilisation des VP.

Une recension de la littérature présentant plusieurs perspectives complémentaires sur l’utilisation des ÉPI en général et des VP en particulier, constitue le premier volet de cette étude. La recension fait le point sur l’utilisation des ÉPI et des VP, leurs définitions, leurs caractéristiques, leur efficacité ainsi que la manière dont ils sont utilisés. Elle présente ensuite les résultats d’études adoptant des perspectives variées sur l’utilisation des ÉPI ou des pratiques de prévention. Les connaissances et la perception du risque sont toujours considérées comme des variables clés pour expliquer l’utilisation des ÉPI. Grâce à l’avancement des connaissances, la nécessité de prendre en compte des facteurs liés aux contextes social et économique pour comprendre et influencer les pratiques des agriculteurs en matière d’utilisation des ÉPI est reconnue.

La recension fait également le point sur les caractéristiques méthodologiques des études sur l’utilisation des ÉPI, ce qui permet de situer la contribution particulière de l’étude présentée. D’une part, l’hétérogénéité des études sur les utilisateurs d’ÉPI, en particulier les populations étudiées, les méthodes de collecte, de même que la variété des objets étudiés, font qu’il est difficile de compiler les résultats et d’en tirer des conclusions. D’autre part, les méthodes de mesure de l’exposition en épidémiologie et en toxicologie ne permettent pas de comprendre comment survient l’exposition. Les études réalisées sur le terrain, souvent associées à l’ergonomie et la sociologie du travail, utilisent l’observation de l’activité et les entrevues pour décrire le travail et l’exposition en situation réelle, ainsi que l’utilisation des ÉPI.

Une méthodologie s’appuyant sur la sociologie du travail et l’ergonomie est utilisée pour étudier les pratiques habituelles de protection contre l’exposition cutanée aux pesticides dans diverses conditions d’exposition chez les producteurs de pommes. La collecte de données a été réalisée auprès d’un petit nombre des producteurs volontaires lors des phases de préparation-remplissage et de pulvérisation des pesticides. La répétition des observations et des entrevues dans des conditions différenciées selon des variables prédéterminées permet d’étudier plusieurs situations de travail et d’exposition pendant lesquelles les VP sont portés et contribue à la validité des résultats. L’analyse systématique de l’activité à partir des vidéos permet de décrire plusieurs éléments du contexte de travail et des phases de l’activité, et d’étudier des situations d’exposition habituelles associées à des contacts avec les pesticides, ainsi que d’observer plusieurs facettes de l’utilisation des VP. L’analyse des entrevues permet d’enrichir et de valider la compréhension des situations d’exposition, des pratiques de prévention et de l’utilisation des VP.

L’analyse qualitative des observations révèle l’importance de situations de « microexposition » variées, familières et répétées; l’exposition est limitée en intensité et en durée, plus ou moins visible, et intégrée à l’activité. Ces situations sont liées à des actions, déplacements et manipulations, eux aussi fréquemment répétés, associés aux déterminants de l’activité. Les incidents associés à une exposition importante et imprévue et à la perturbation du déroulement de l’activité sont peu fréquents. La répétition des situations de « microexposition » permet d’introduire une dimension quantitative dans l’analyse des observations, et de formuler l’hypothèse du cumul de l’exposition cutanée lors des activités observées. En l’absence de mesures biologiques et quantifiables de l’exposition, cette information peut contribuer à la sensibilisation des utilisateurs aux risques liés aux pesticides et à l’adoption de mesures de protection cutanée efficaces.

Les producteurs agricoles qui ont participé à cette étude utilisaient des vêtements de travail à manches longues et pantalons longs ainsi qu’un VP dans la majorité des situations d’exposition analysées. La variété des VP portés et une utilisation non conforme aux prescriptions des étiquettes ou qui n’assure pas nécessairement toute la protection recherchée ont toutefois été observées. Les producteurs expriment leurs préoccupations pour leur santé et leurs doutes à propos de l’efficacité des VP qu’ils utilisent. La recension de la littérature permet de confirmer que la protection réelle ne correspond pas toujours à la protection escomptée. Les résultats sont associés à plusieurs lacunes de l’offre de VP au Québec, concernant en particulier la certification, la désignation claire, les prescriptions d’utilisation de VP en fonction des situations d’exposition, l’information sur l’utilisation des VP, ainsi que leur distribution. Les facteurs efficacité, confort thermique, adaptation au travail et coût des VP influent aussi sur leur utilisation.

Les données démontrent toutefois que les producteurs agricoles s’appuient également sur des savoir-faire de métier pour élaborer et mettre en application des pratiques de prévention qui s’intègrent au déroulement de leur activité et qu’ils présentent comme complémentaires à l’utilisation des VP. Cette partie des résultats permet de présenter les pratiques non conformes aux prescriptions comme une adaptation à des situations de « microexposition » familières, au manque d’information sur les VP et à des règles inadaptées à la réalité de leur travail et à leurs besoins. Les pratiques de prévention révèlent la préoccupation des producteurs agricoles à propos des risques associés à leur travail.

La combinaison des perspectives de la sociologie et de l’ergonomie permet de produire des résultats et des recommandations ancrés dans la réalité des producteurs. La participation de la main-d’œuvre agricole à l’élaboration, à la mise à l’essai et à la validation de règles de sécurité au sein de collectifs de métier pourrait produire des résultats favorables à une meilleure protection contre l’exposition aux pesticides. La concertation entre les acteurs de l’agriculture et ceux de la santé publique, notamment, permettrait de concevoir des interventions bien ancrées dans le travail réel et les dynamiques sociales.