IRSST - Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail

Pour quelles raisons la formation aux techniques sécuritaires de manutention ne fonctionne-t-elle pas? Revue critique de la littérature

Résumé

Mise en contexte et objectif

La formation en manutention fait l’objet de nombreuses demandes de la part des milieux de travail. Or, malgré leur abondante diffusion, ces formations voient leur efficacité remise en cause par cinq méta-analyses publiées entre 2007 et 2014. La consultation de ces revues de la littérature ne permet pas de comprendre les raisons pour lesquelles il en est ainsi puisque les formations recensées – et dont on tente d’évaluer l’efficacité – n’y sont pas décrites, ou alors elles ne le sont que sommairement. Le fait de disposer de plus d’informations sur les caractéristiques des formations en manutention permettrait certainement de mieux expliquer leur manque d’efficacité rapportée, et ainsi pouvoir proposer des voies d’amélioration. C’est le but que se sont fixé les auteurs de cette étude.

Méthodologie

Soixante-dix-sept articles tirés des cinq méta-analyses recensées ont été analysés à l’aide de 86 variables. Les grandes caractéristiques des formations ont d’abord été décrites en fonction des trois lieux où elles sont offertes : en entreprise, en laboratoire et en établissement de formation. Puisqu’elles sont les plus courantes (51 sur 77), les formations en entreprise ont fait l’objet d’une description plus détaillée. Des regroupements ont ensuite été créés à partir de la sélection de quatre critères de qualité d’une formation, soutenus par un cadre théorique : des contenus adaptés au contexte, de l’engagement moteur, de la pratique contextualisée et des transformation(s) de la situation de travail en complément à la formation. L’existence d’un lien entre les formations qui incluent ces critères et leur efficacité a été vérifiée. Enfin, l’hypothèse d’un possible biais des méta-analyses lié aux critères de sélection des formations a été formulée.

Principaux résultats

La formation en manutention utilise des dispositifs variés dans des contextes qui le sont tout autant : elle est une mosaïque hétérogène. Or, cette hétérogénéité contraste avec l’étonnante uniformité des contenus, majoritairement axés sur la connaissance et l’adoption de la technique sécuritaire de manutention dite « dos droit-genoux fléchis ». Ce contenu standardisé s’inscrit dans une logique de formation où l’apprenant et ses comportements sont au centre des intentions pédagogiques. Peu de cas est fait des interactions de cette personne avec son environnement dynamique de travail et des exigences de régulation que cela impose. Pour la grande majorité d’entre eux, les contenus de formation sont prédéterminés et exportables d’un milieu de manutention à un autre, et ce, en dépit du fait de la variabilité des réalités de ces contextes.

Des quatre critères de qualité retenus, seuls ceux relatifs aux transformations concomitantes à la formation et – dans une moindre mesure, au contenu de formation adapté au contexte – permettent des améliorations en termes d’efficacité. Dix pour cent des études respectent tous les critères de qualité retenus. Malgré le nombre impressionnant d’études consacrées à la formation en manutention et à son évaluation, les méta-analyses n'orientent leurs conclusions que sur un nombre limité de ces études – puisqu’elles accordent un poids supérieur à celles jugées comme étant de qualité méthodologique élevée – ce qui représente environ une formation sur 10. Les résultats montrent que ces devis d’évaluation de qualité supérieure se prononcent sur l’efficacité de formations considérées simples à évaluer, peu complexes et généralement de moindre qualité, ce qui peut avoir un effet sur les conclusions formulées dans les méta-analyses. De plus, les résultats sur l’efficacité – tels que rapportés par les auteurs des études – laissent entrevoir un portrait plus optimiste que les conclusions formulées par les auteurs des méta-analyses.

Éléments de discussion

Les limites des formations actuelles en manutention font l’objet de discussions et des explications potentielles sont avancées à l’égard de leur inefficacité rapportée. Une insistance particulière est mise sur le fait que ce n’est pas la pertinence d’offrir de la formation qui doit être questionnée, mais bien un type de formation axée uniquement sur la connaissance et l’adoption de techniques de manutention sécuritaires. Ces dernières sont soumises à un certain nombre de critiques, mais des arguments qui leur sont favorables sont aussi exposés : elles ne sont pas à écarter, mais ne devraient plus être au centre des apprentissages. Enfin, des recommandations concrètes sont proposées pour bonifier les programmes de formation offerts en manutention.

Le paradoxe entre la qualité de la démarche d’évaluation et la qualité des formations soumises à cette évaluation est aussi discuté. Une argumentation est présentée sur la nécessité de développer des méthodologies d’évaluation appropriées pour juger de l’efficacité de formations considérées d’un plus haut niveau de complexité, une marque de leur qualité. Finalement, les limites de cette étude de même qu’une conclusion sont présentées.

Idées clefs à retenir

  • Dans une forte majorité de cas, former en manutention est à l’heure actuelle synonyme d’apprendre les rudiments de la technique sécuritaire dite « dos droit – genoux fléchis ». Peu d’options alternatives sont offertes;
  • L’efficacité de cette approche est questionnée. Ce jugement – émis par les auteurs des méta-analyses – s’appuie surtout sur un échantillon limité d’études dont le devis d’évaluation est jugé de qualité élevée, c’est-à-dire environ une formation sur 10;
  • En comparaison, les études rapportent des effets positifs des formations dans plus de 50 % des cas, ce qui contraste avec les conclusions des méta-analyses. La technique sécuritaire apparaît donc offrir un certain potentiel pour la prévention;
  • Il existe un risque que l’échantillon d’études qu’utilisent les méta-analyses comporte un biais de sélection. En effet, nos résultats montrent que les études utilisant un devis d’évaluation de qualité supérieure se prononcent sur l’efficacité de formations considérées de moindre qualité, puisqu’elles sont plus « simples » à évaluer;
  • Cette situation est le reflet des limites des devis d’évaluation d’inspiration biomédicale – ceux considérés de meilleure qualité – appliqués à des démarches de formation plus complexes en contexte réel, pourtant un gage de qualité supérieure;
  • La formation à la manutention devrait être revisitée pour conserver sa pertinence dans un programme global de prévention. La technique sécuritaire ne devrait plus être le savoir dominant et devrait être complétée par d’autres savoirs spécifiques aux contextes dans lesquels les manutentionnaires en formation oeuvrent. Comme préalable à la formation, ces contextes devraient faire l’objet d’analyses pour mieux les comprendre;
  • Une approche par compétences, et non l’apprentissage de techniques prédéterminées, est prônée. Les manutentionnaires doivent pouvoir s’adapter à des contextes changeants et réguler les fréquents impondérables et aléas auxquels ils font face.