IRSST - Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail

Effets psychologiques et biomécaniques immédiats de deux catégories de ceintures lombaires chez des travailleurs en santé et des travailleurs avec maux de dos

Résumé

Bien que les ceintures lombaires (CL) soient inefficaces pour prévenir un premier épisode de lombalgie, l’avancement des connaissances soutient leur utilisation chez les travailleurs souffrant déjà de ce mal. Dans la perspective où un retour au travail tardif risque de nuire à la condition de santé des travailleurs, l’option du port de la CL peut potentiellement être avantageuse, car elle pourrait permettre, lors du retour progressif au travail, d’apporter un soutien psychologique afin de rassurer le patient. Cela pourrait donc représenter un outil additionnel, parmi les moyens entrepris pour intervenir sur les facteurs psychosociaux reliés à l’individu et son environnement de travail, pour faciliter ce retour au travail et également pour aider le travailleur à se maintenir au travail. Cependant, il importe aussi que la CL apporte un support biomécanique en matière de stabilité mécanique de la colonne vertébrale lombaire afin de rehausser la sécurité du travailleur. Deux catégories de ceintures souples permettent un niveau suffisant de confort pour être utilisées en milieu de travail, soit les ceintures (1) extensibles (élastiques) ou CL-E; (2) non extensibles ou CL-NE. La présente étude a pour but de comparer ces deux catégories de CL en ce qui a trait aux soutiens psychologique et biomécanique qu’elles prodiguent, cela autant chez des sujets en santé que chez des sujets avec maux de dos (lombalgies). À titre exploratoire, il devenait aussi pertinent de vérifier si différents sous-groupes de sujets lombalgiques, déterminés en fonction d’hypothèses biomécanique (instabilité lombaire) ou psychologique (peurs du mouvement ou de la douleur), présenteraient des effets biomécaniques différents.  Dans la perspective de l’évaluation de l’effet du port d’une CL dans un éventuel essai clinique, il était nécessaire d’évaluer, aussi à titre exploratoire, certaines variables associées à l’adoption à ce type d’intervention.

Deux groupes de sujets, répartis également selon le sexe, ont été comparés, soient 20 sujets sains et 40 sujets lombalgiques; ces derniers démontrant de grandes variations au regard des signes d’instabilité lombaire (dimension biomécanique) et de peur du mouvement (dimension psychologique). Deux séances en laboratoire ont permis d’évaluer différents paramètres psychologiques et biomécaniques lors de trois conditions expérimentales (sans CL, CL-E, CL-NE). Séance 1 : (1) douleur (sujets lombalgiques); (2) proprioception lombaire à l’aide d’une chaise motorisée permettant des mouvements (10º) en rotation axiale (torsion) de la région lombaire; (3) contrôle postural du tronc sur une chaise instable; (4) rigidité de la colonne lombaire à l’aide d’un appareil permettant de générer de légères secousses (avant et arrière) du tronc. Séance 2: (avec mesures d’activation musculaire et de mouvements): (5) ajustements posturaux anticipatoires (préactivation des muscles du tronc précédant une perturbation anticipée) à une flexion rapide du bras droit; (6) coordination musculaire et étendue de mouvement lombaires lors de trois tâches standardisées. Ces trois tâches étaient des levées/dépôts de caisses, des flexions maximales du tronc vers l’avant et retour en position verticale et de légères (± 20º) flexions et extensions du tronc près de la position neutre (verticale). Lors des deux séances, des questions portant sur les peurs liées à la douleur ont été posées aux sujets lombalgiques après exécution de certaines de ces tâches, soit celles qui étaient les plus menaçantes pour la colonne lombaire. De façon exploratoire, les sujets lombalgiques ont aussi été interrogés, à la fin de la séance 2, sur des éléments présumés associés à l’adoption du port d’une CL, soit leurs attitudes favorables au port d’une CL, leur sentiment d’efficacité fonctionnelle et la stigmatisation anticipée de la part de leur entourage. Les résultats recueillis en laboratoire ont été analysés de manière à non seulement comparer les trois conditions expérimentales (sans CL, CL-E, CL-NE), mais aussi pour comparer les groupes (sujets sains et lombalgiques), et plus encore pour comparer des sous-groupes de sujets lombalgiques constitués en fonction de mesures qui sont présumées associées à l’instabilité lombaire ou à la peur du mouvement/douleur, cela en fonction des hypothèses biomécaniques et psychologiques qui soutiennent le port d’une CL.

Plusieurs effets immédiats des CL ont été étudiés, mais ils étaient équivalents entre les deux CL souples (CL-E et CL-NE). En effet, ni les mesures associées à la douleur, ni les mesures biomécaniques, ni les mesures potentiellement associées à l’adoption d’une ceinture, ni même la préférence pour l’une ou l’autre des CL n’a permis de déterminer quelle CL pouvait générer des effets positifs. Les deux CL semblent donc offrir les mêmes avantages, du moins en ce qui a trait aux effets immédiats. Sur le plan mécanique, ces résultats suggèrent aussi que la CL-NE ne produirait pas plus de pression intra-abdominale que la CL-E, par son manque d’extensibilité lors de perturbations ou changements de posture du tronc.

Les deux CL ont engendré une diminution de la douleur en position debout et une diminution de la peur et de la dramatisation de la douleur lors de différentes tâches jugées menaçantes pour la région lombaire, notamment celles qui imposent un chargement plus important sur les structures. En ce qui a trait aux variables biomécaniques, plusieurs effets semblables ont été observés et démontrés entre les sujets sains et les sujets lombalgiques. Tout d’abord, les effets sur les variables liées aux mécanismes du contrôle moteur étaient mixtes, c’est-à-dire sans effet sur la proprioception lombaire et avec des effets de faible amplitude qui étaient tantôt favorables, tantôt défavorables, en ce qui a trait aux ajustements posturaux anticipatoires et à l’équilibre postural. Ensuite, les variables biomécaniques associées aux effets mécaniques ont produit des conséquences plus claires et positives au regard de la hausse de la rigidité lombaire, de la diminution de la flexion lombaire maximale et de la réduction de l’activation des muscles du tronc. Finalement, les effets sur le plan fonctionnel, c’est-à-dire lors d’une tâche de levées/dépôts de caisses, ont aussi été positifs en étant associés à une réduction de la flexion lombaire sans, en contrepartie, affecter négativement le mouvement des segments adjacents tel que la flexion thoracique, du bassin ou des genoux.

Dans l’ensemble, l’exploration de la présence possible de sous-groupes cliniques, formés sur la base d’hypothèses biomécanique (stabilité lombaire) et psychologique (peur de la douleur/mouvement), n’a pas été concluante, mais demeure une idée à considérer dans un éventuel essai clinique permettant d’étudier les effets à long terme. Par contre, l’étude exploratoire des variables qui sont présumées associées à l’adoption du port d’une CL, soient les attitudes favorables au port d’une CL, le sentiment d’efficacité fonctionnelle et la stigmatisation anticipée mesurés chez les sujets lombalgiques a produit des résultats encourageants, peu importe l‘âge et le sexe des participants. Ces résultats laissent même croire en une association entre les attitudes favorables au port d’une CL et la diminution des peurs et de la dramatisation de la douleur lors des tâches jugées menaçantes pour le dos.

En somme, les variables psychologiques associées à la douleur et celles qui sont présumées associées à l’adoption du port d’une CL soutiennent l’hypothèse que ce port aurait pour effet de rassurer les patients souffrant d’une lombalgie, ce qui en retour pourrait favoriser le maintien au travail en périodes de récidives ou accélérer le retour au travail des travailleurs en période d’absence. Les variables biomécaniques, de leur côté, indiquent que les effets mécaniques ont le potentiel de rendre cette pratique sécuritaire. Un essai clinique randomisé visant la prévention secondaire (prévention de l’arrêt de travail) et tertiaire (prévention de l’arrêt prolongé) serait nécessaire pour vérifier ces hypothèses auprès d’une population de travailleurs dans la phase subaiguë de leur lombalgie ou souffrant d’une lombalgie récurrente.

Informations complémentaires

Collection : Rapports scientifiques
Catégorie : Rapport de recherche
Auteur(s) :
Projet de recherche : 2012-0055
Champ de recherche : Réadaptation au travail
Mis en ligne le : 18 janvier 2018
Format : Texte