IRSST - Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail

Exposition des travailleurs québécois à des cancérogènes - Industries et groupes professionnels

Résumé

Les données tirées d’un portrait récent de l’exposition des travailleurs québécois à 38 cancérogènes avérés ou probables ont suscité un fort intérêt parmi les intervenants en santé et en sécurité du travail (SST), qui ont exprimé le besoin d’une analyse plus détaillée de la situation québécoise. Le rapport actuel vise à répondre à cette demande en présentant une analyse par secteurs et sous-secteurs d’activité économique et en soulignant les groupes professionnels particulièrement concernés pour 41 substances classées comme cancérogènes.

Les substances étudiées sont classées comme cancérogène « démontré » ou « soupçonné » chez l’humain (notations C1 et C2, respectivement) ou « démontré » chez l’animal (C3), selon l’annexe 1 du Règlement sur la santé et la sécurité du travail, ou encore comme cancérogène « avéré » ou « probable » pour l’humain (groupes 1 et 2A, respectivement), selon le classement du Centre international de recherche sur le cancer. Pour chaque cancérogène, le nombre de travailleurs potentiellement exposés a été obtenu en appliquant des pourcentages de travailleurs exposés à ce cancérogène dans les secteurs d’activité concernés, calculés à partir de diverses sources d’information, aux effectifs de la main-d’œuvre québécoise estimés à partir des données de l’Enquête nationale auprès des ménages de Statistique Canada menée en 2011. L’information sur l’exposition a été extraite en majeure partie des données d’exposition compilées dans le cadre du projet CARcinogen EXposure Canada (CAREX Canada), qui tiennent compte des professions et des secteurs d’activité économique. Des données de l’Enquête québécoise sur la santé de la population 2008 et de l’Enquête québécoise sur des conditions de travail, d’emploi et de santé et de sécurité du travail ont permis de vérifier certains résultats obtenus des données de CAREX Canada. Pour quelques cancérogènes, les données d’exposition proviennent de deux sources françaises : l’enquête Surveillance médicale des expositions aux risques professionnels de 2010 (SUMER 2010) menée par la Direction générale du travail et la DARES, du ministère français du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social et basée sur le volontariat des médecins du travail, et les matrices emplois-expositions du Programme de matrices emplois-expositions en population générale (MATGÉNÉ) développées par l’Institut de veille sanitaire (InVS). L’estimation des pourcentages d’exposition a été effectuée indépendamment des niveaux d’exposition subis.

Selon cette approche, les dix substances ou circonstances auxquelles les travailleurs québécois sont exposés en plus grande proportion sont : le travail de nuit, même occasionnel (14,2 %), le rayonnement solaire (6,6 %), les émissions de moteurs diésels (4,9 %), les huiles minérales (2,4 %), le benzène (2,1 %), les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) (2,0 %), la silice (2,0 %), les poussières de bois (1,9 %), le plomb ou ses composés inorganiques (1,6 %) et les rayonnements ionisants (1,2 %). Il faut souligner que la proportion d’exposition rapportée ici pour le travail de nuit est beaucoup plus réaliste que celle rapportée dans notre rapport précédent (6,6 %) qui avait été obtenue à partir d’une autre source de données.

À partir de ces pourcentages d’exposition, on estime qu’au moins 242 300 travailleurs québécois seraient exposés au rayonnement solaire et que près de 180 000 travailleurs seraient exposés aux émissions de moteurs diésels dans le cadre de leur travail. Par ailleurs, les secteurs de la fabrication, du transport et entreposage et des soins de santé et d’assistance sociale compteraient chacun plus de 50 000 travailleurs exposés à des cancérogènes.

Bien que plusieurs sous-secteurs d’activité économique soient touchés par la multiexposition, ceux où l'on retrouve plus de 20 cancérogènes se concentrent dans quatre secteurs, soit ceux de la fabrication, de la construction, des autres services (notamment réparation et entretien; services personnels, de blanchissage, etc.) et des soins de santé et d’assistance sociale. Ces données ne renseignent pas sur le nombre de cancérogènes différents auxquels un travailleur donné est exposé dans ces secteurs et sous-secteurs, mais montrent que le potentiel de multiexposition est bien réel. Les professions particulièrement concernées par la multiexposition sont les métiers spécialisés (notamment ceux des opérateurs de machines et des soudeurs et opérateurs de machines à souder et à braser) dans les secteurs et sous-secteurs de la fabrication de produits chimiques, plastiques et métalliques et des services professionnels, scientifiques et techniques, ainsi que les manœuvres de plusieurs sous-secteurs.

L’analyse des données selon le sexe montre que les femmes sont plus nombreuses à être exposées à des cancérogènes dans le secteur des soins de santé et d’assistance sociale, entre autres au travail de nuit, aux rayonnements ionisants, aux cytostatiques (médicaments toxiques pour les cellules) et au rayonnement solaire. Les hommes exposés se retrouvent en plus grande proportion dans les secteurs de l’agriculture, foresterie, pêche et chasse, de l’extraction minière, de pétrole et de gaz, de la construction, des services publics, de la fabrication et du transport et entreposage; ces secteurs se caractérisent notamment par l’exposition au travail de nuit, au rayonnement solaire et aux émissions de moteurs diésels.

Les expositions aux HAP, aux émissions de moteurs diésels, au benzène et au rayonnement solaire touchent une majorité des secteurs dont les jeunes travailleurs constituent une proportion non négligeable de la main-d’œuvre, soit notamment ceux du commerce de détail, des arts, spectacles et loisirs et de l’hébergement et restauration. Les expositions aux émissions de moteurs diésels et au rayonnement solaire touchent une majorité des sous-secteurs où se trouvent les travailleurs plus âgés (55 ans ou plus), spécialement le groupe d’activité du transport scolaire et transport d'employés par autobus.

Cinq secteurs d’activité se distinguent par une proportion de plus de 90 % de très petits milieux de travail (moins de 20 employés). Il s’agit des secteurs de l’agriculture, foresterie, pêche et chasse et de la construction, et de secteurs offrant des services, soit les services immobiliers et services de location et de location à bail, des services professionnels, scientifiques et techniques, et des autres services sauf les administrations publiques; les cancérogènes qu’on y retrouve sont, entre autres, le rayonnement solaire, le travail de nuit (même occasionnel), les émissions de moteurs diésels, les poussières de bois et les rayonnements ionisants.

Malgré leurs limites, les estimations produites donnent des indications utiles quant à l’importance de l’exposition potentielle des travailleurs québécois aux substances cancérogènes selon les secteurs d’activité et des groupes professionnels concernés, afin d’orienter les actions préventives des intervenants et des décideurs en santé et en sécurité du travail. Les cancers prennent plusieurs années à se développer et il est souvent difficile de faire le lien entre un cancer et une exposition professionnelle particulière. La meilleure stratégie préventive est donc de repérer où se trouvent les cancérogènes en milieu de travail, puis d’appliquer la démarche d’hygiène pour tout danger en milieu de travail en visant une exposition la plus basse possible selon le principe ALARA (« as low as reasonably achievable » ou « aussi bas que raisonnablement possible »).

Note

Ce rapport a une annexe, RA-964.