IRSST - Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail

Solutions visant l’amélioration des conditions de santé et de sécurité des poseurs de revêtements de sol

Résumé

La pose de revêtement de sol se divise en différentes spécialités : céramique, bois et revêtement souple. C’est ce dernier secteur qui nous intéresse, soit la pose de tapis (accrochés ou collés; en rouleau, en tuiles) ou de matériaux résilients (linoléum, vinyle, caoutchouc, gazon synthétique, etc.). Le métier de poseur de revêtement de sol est exigeant sur le plan physique (manutention de rouleaux très lourds, travail à genou prolongé, épandage de colle sur de grandes surfaces), mais aussi en matière de savoir-faire à développer. La pose exige de la précision, entre autres, pour ajuster les motifs et effectuer les raccords. Avec les matériaux résilients, le moindre petit défaut se voit. Présentement, un jeune qui complète son diplôme d’étude professionnelle de poseur débutera comme apprenti; il pourra obtenir le plein statut de compagnon après avoir accompli trois périodes de 2 000 heures dûment déclarées (depuis 2014). Les conditions de travail peuvent aussi être difficiles : chaleur, aires de circulations déficientes, contraintes de temps de fin de chantier, etc. Le milieu éprouve actuellement de la difficulté à recruter de la main-d’oeuvre et il s’inquiète du maintien en activité de ses poseurs vieillissants. Présentement, il y aurait 1 200 à 1 600 travailleurs dont la pose est l’activité principale. Ils travaillent essentiellement au sein de très petites entreprises. Intervenir dans un tel contexte représente un grand défi en SST, car les outils et approches sont le plus souvent développés dans le cadre de grandes et moyennes entreprises. On parle donc d’un milieu dispersé qui dispose de peu de ressources, au sein duquel une multitude d’interlocuteurs-organisations s’entrecroisent (fabricants, détaillants, responsables de chantiers, représentants de la Commission de la construction du Québec, enseignants et intervenants des commissions scolaires, etc.), dont le travail est varié, se transforme rapidement et où les risques de développer des problèmes musculosquelettiques aux genoux, au dos, aux épaules, aux mains, aux poignets et aux chevilles sont réputés élevés. Par contre, le milieu peut compter sur des éléments fédérateurs, comme la Fédération québécoise des revêtements de sol (FQRS) et le GROUPE Agr, mutuelle de prévention.

Sur le plan des solutions, de multiples pistes peuvent être explorées, que ce soit en matière d’amélioration des équipements ou des outils utilisés, d’organisation du travail et du métier, d’élaboration de méthodes de travail alternatives pour favoriser le travail debout, etc. Un premier enjeu a donc été d’identifier les solutions sur lesquelles travailler, qui seraient techniquement accessibles, implantables (ex. : acceptables et utilisables) et offriraient un bon potentiel d’impact. Pour ce faire, nous avons répertorié des solutions existantes ou proposées (ex. : brevetées) et les avons soumises à un premier groupe de 15 poseurs pour leur demander ce qu’ils en pensaient, si cela valait la peine d’y travailler et s’ils voulaient s’impliquer. Nous avons aussi dressé une liste de situations et de problèmes et demandé lesquels mériteraient d’être résolus en priorité au regard de leur impact sur la SST. Ces poseurs ont été identifiés et réunis par la conseillère de la mutuelle de prévention qui oeuvre dans ce milieu depuis 20 ans. Les poseurs disposaient d’une feuille de réponse, mais ce sont les explications données verbalement qui se sont avérées particulièrement précieuses. Par exemple, nous leur avons montré une truelle montée sur bâton télescopique qui favorisait le travail en position debout : les plus vieux poseurs ont signalé que ces bâtons avaient déjà été essayés il y a 25 ans, mais que la précision et la qualité obtenues ne pouvaient pas convenir à la pose de revêtements résilients. À la suite de cette rencontre, nous avons déterminé trois groupes de solutions à développer, et formé trois équipes de travail.

La première équipe s’est attaquée au problème de la manutention des rouleaux en explorant la possibilité de concevoir un chariot multifonctionnel qui diminuerait le nombre des opérations de transfert des rouleaux et faciliterait leur manutention et leur déroulement. En effet, les chariots actuels ne sont pas conçus pour ce type de travail. D’une rencontre à l’autre, les poseurs ont distingué une multitude d’éléments à prendre en compte, pour faciliter le travail, mais aussi pour éviter d’endommager le matériel de revêtement. Par exemple, ils voulaient des dérouleurs à quatre rouleaux plutôt qu’à trois pour assurer leur stabilité lors de leur déroulement, une palette avec deux ou trois degrés d’inclinaison pour éviter le frottement du bord du rouleau, des pneus qui ne ramassent pas les saletés et qui ne laissent pas de marques sur les revêtements (pas de bandage plat ni de gomme trop molle ou trop dure). Les poseurs souhaitaient un chariot multifonctionnel pour qu’un seul équipement puisse répondre à l’ensemble de leurs besoins. La solution développée a obtenu leur aval et le prototype, en cours de construction, sera testé. Ce prototype permettra de vérifier si l’ensemble du concept est fonctionnel avant de le raffiner et de travailler sur des aspects aussi importants comme le poids final et le coût de fabrication.

La seconde équipe s’est penchée sur les équipements qui permettraient de réduire la pénibilité du travail à genou. L’équipe a commencé avec le bâton télescopique pour voir si l'on pouvait trouver des solutions aux problèmes mentionnés. La réponse a été : pas pour l’instant. L’essai d’un appui-cuisse commandé des États-Unis n’a pas non plus été concluant. Les poseurs l’ont trouvé très inconfortable et inadapté à leur travail. Lors de cette rencontre, les poseurs avaient apporté des équipements qu’ils avaient parfois transformés : à travers leurs commentaires et réflexions, l’équipe a réalisé que la conception d’un appui-cuisse mieux adapté recèlerait un potentiel intéressant, de même qu’une surface sur coussin d’air plutôt que sur roulettes. Le travail a d’abord consisté à développer des concepts et des idées, pour les tester rapidement auprès de poseurs avant de produire des prototypes plus évolués. Dans le cas de l’appui-cuisse, la troisième génération d’un modèle conçu par l’équipe de recherche a donné des résultats suffisamment encourageants pour qu’on le retienne comme solution. Pour la plateforme sur coussin d’air, l’équipe a trouvé une solution technique dont le potentiel semble excellent.

Au cours de la première grande rencontre, les poseurs ont aussi ciblé la formation en tant qu’enjeu central. Les jeunes diplômés ne restent pas dans le métier et la compétence varie beaucoup. Ils ont aussi beaucoup parlé du respect de leur métier. Pour répondre aux besoins exprimés par les poseurs, la troisième équipe s’est penchée sur la formation et le développement d’un site internet (ils avaient été questionnés sur cela). En matière de formation, l’équipe a rencontré les divers acteurs concernés par ces questions ̶ entrepreneurs, fabricants, enseignants, jeunes poseurs, membres de sous-comités sur la formation, etc. ̶ , pour s’assurer de bien comprendre les divers points de vue, mais aussi de valider, de rencontre en rencontre, ce qui était dit. Globalement, un consensus se dégage sur ce qui pose problème et les solutions à mettre en place pour les résoudre, mais la multiplicité des intervenants fait cependant obstacle à une action concertée et cohérente. Nous proposons donc l’organisation d’un forum réunissant tous les partenaires avec plan d’action à la clé. Finalement, l’équipe a travaillé sur la mise en place d’un site Web destiné aux poseurs. Ce site intègre des idées recueillies au cours des diverses rencontres de travail sur les équipements et vise à permettre aux poseurs d’échanger entre eux, à mettre en circulation leur savoir sur leur métier (ex. : appréciation des équipements, fiches axées sur des savoirs professionnels). La plus grande difficulté à résoudre était de trouver ceux qui pourraient aider au développement du contenu : les enseignants, des retraités. L’implantation du site Web a donc été retenue comme solution d’intérêt.

Finalement, nous avons retenu de cette recherche-intervention trois éléments clés : 1) Le processus d’innovation ouverte comme pratiqué en SST a peu à voir avec le processus usuel, car il fusionne tant le savoir des travailleurs-entrepreneurs sur la nature des problèmes à résoudre que celui des chercheurs sur la façon de solutionner certains de ces problèmes. Il est constitué d’aller-retour et de multiples interactions; 2) En SST, il est essentiel de développer davantage les approches centrées sur la recherche de solutions; 3) Identifier ceux qui connaissent bien les travailleurs et savent mobiliser les bonnes personnes est incontournable pour travailler dans ce milieu. Les mutuelles peuvent jouer un rôle précieux à cet égard.

Informations complémentaires

Collection : Rapports scientifiques
Catégorie : Rapport
Auteur(s) :
  • Monique Lortie
  • Sylvie Nadeau
  • Steve Vezeau
Projet de recherche : 2013-0035
N° de publication : R-900
Langue : Français
Mis en ligne le : 24 mars 2016
Format : Texte