IRSST - Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail

Portrait des pratiques de prévention primaire et secondaire en bureautique au Québec chez les intervenants et dans les milieux de travail

Résumé

Dans la perspective de stimuler la prévention des troubles musculo-squelettiques (TMS) dans le domaine de la bureautique au Québec, et de préparer un guide de bonnes pratiques, une première étape nous est apparue incontournable : documenter les pratiques de praticiens et celles mises en œuvre dans les milieux de travail au Québec. Il s’agissait de décrire ce qui se fait au Québec, de déterminer les approches les plus prometteuses, de décrire les difficultés rencontrées et, inversement, les conditions de succès.

L’étude a été réalisée en deux temps. D’abord, 25 praticiens ont été interrogés, 23 seuls et quatre en binômes pour 22 entretiens analysés, puisqu’un entretien était inutilisable. Ensuite, une enquête a été réalisée dans 18 entreprises ou organismes actifs en bureautique. À la fin de chaque étape, une journée de validation a été organisée, dans un premier temps, auprès des praticiens, et par la suite auprès des acteurs des organisations participantes afin de commenter et d’enrichir les résultats.

Les 25 praticiens, tous ergonomes, proviennent d’origines diverses : consultant privé, professionnel affecté à une ASP (Association sectorielle paritaire)  ou ergonome d’entreprise Des entretiens en profondeur d’une durée moyenne de 90 minutes ont été réalisés et enregistrés. À partir des  comptes rendus in extenso, une analyse de contenu a été menée. Soixante-quinze pour cent des praticiens ont à leur actif plus de dix années d’expérience et près de la moitié en possède plus de 20. Enfin, pour près du tiers d’entre eux, la bureautique représente plus de 75 % de leur pratique totale en ergonomie.

L’implication en prévention des TMS en bureautique varie selon la provenance du praticien. Les ergonomes d’entreprises et en pratique privée font systématiquement des évaluations correctives de postes et de la formation d’employés. Ils s’impliquent également dans le choix de mobiliers et d’équipements. Pour leur part, les ergonomes affiliés à des organismes sectoriels de service interviennent plutôt par le biais de la formation de personnes-ressources et par la diffusion d’informations sur des sites intranet et internet, ce que font aussi les ergonomes d’entreprises. On constate qu’il y a peu d’offres et de demandes en ce qui a trait à la formation de nouveaux employés et à la conception d’aménagement ou de milieux de travail.

Une analyse de poste, qui dure  entre 45 et 60 minutes, est généralement entreprise lorsqu’un travailleur dit éprouver des douleurs. Un entretien est d’abord réalisé avant la visite du poste. Plusieurs des praticiens font des ajustements et procèdent à l’essai d’équipements. C’est surtout l’aménagement du poste en lien avec les douleurs qui est pris en compte. Lors de l’évaluation, les praticiens ajustent les différentes composantes du poste de travail de l’employé et lui enseigne comment effectuer les réglages appropriés. La plupart tentent autant que possible d’utiliser les équipements et le mobilier que l’entreprise possède afin de résoudre le problème. Dans onze des 22 entretiens analysés, le praticien a fait un suivi systématique auprès de l’employé à la suite d’une évaluation de poste. Sept de ces onze suivis ont été effectués par courriel ou téléphone, généralement plus ou moins un mois suivant l’évaluation de poste. Pour les autres praticiens, le suivi est effectué occasionnellement ou selon le besoin.

Quant aux résultats, treize sur 22 praticiens constatent, lors de leurs suivis, que leurs recommandations sont généralement implantées; onze stipulent que leurs interventions donnent généralement des résultats positifs. Deux mentionnent que 82 % et 91 % des gens ont vu leurs symptômes diminuer ou disparaître.

Quant à la formation d’employés, elle est généralement d’une durée de 60 minutes et s’adresse à des groupes d’une dizaine d’employés. Pour plusieurs praticiens, la formation est suivie d’une rencontre individuelle de chaque participant à son poste de travail. Cette rencontre, d’une durée variant de 10 à 30 minutes, selon le praticien, permet d’aider les employés à mettre en pratique ce qu’ils ont appris au cours de la formation, de répondre à leurs questions et d’émettre de simples recommandations à l’employeur au besoin. En ce qui a trait à la formation des personnes-ressources, le but est généralement de les outiller pour qu’elles deviennent des relayeurs auprès des employés de bureau lorsqu’ils reçoivent une plainte de nature musculo-squelettique et les rendre aptes à proposer certaines recommandations. Pour les cas plus complexes, les personnes-ressources font plutôt appel à un consultant en ergonomie.

En ce qui a trait aux principales difficultés rencontrées par les praticiens pour réussir leur action en prévention des TMS, ils mentionnent un manque de mobilisation de l’employeur ou la crainte d’établir un précédent et de voir se multiplier les demandes. Concernant les éléments de succès, viennent en premier lieu la bonne collaboration entre les acteurs concernés et l’engagement des gestionnaires.

Les 18 organisations visitées proviennent de divers secteurs d’activité et sont surtout de grande taille. Au total, 92 acteurs clés en prévention ont été rencontrés : gestionnaires, responsables des achats, des approvisionnements de l’informatique, conseillers en santé-sécurité et en ressources humaines, etc. De plus, 32 employés ayant participé à une intervention de prévention ont été interrogés. Les différentes formes de travail à l’ordinateur ont été caractérisées. Les activités de prévention déployées ont été décrites; les plus fréquentes sont les évaluations de postes de travail par une ressource interne ou alors par des ergonomes externes. Les activités visant à sensibiliser, former, informer les employés sont elles aussi nombreuses; on mentionne souvent que des documents sont disponibles dans l’intranet de l’organisation. Dans une moindre mesure, on recourt à la formation de personnes-ressources ou de divers acteurs clés. Le rôle des divers acteurs clés et leurs interactions ont été décrits.

Il ressort que la démarche d’évaluation de postes se rapproche de celle décrite par les praticiens. L’ensemble des intervenants ajuste les différentes composantes du poste de travail lors de l’évaluation, accompagnée d’un enseignement. Il y a généralement un suivi qui est effectué, soit par courriel ou au téléphone. Globalement, les responsables des évaluations de postes croient que les employés sont satisfaits des interventions en ergonomie et que leurs inconforts et douleurs diminuent ou disparaissent. Les 32 employés interviewés étaient également unanimes à cet effet.

La collaboration entre les ressources informatiques et l’intervenant en ergonomie porte principalement  sur l’usage de souris et de claviers « ergonomiques » et de l’utilisation de la souris. Les aspects de la SST ne sont pas pris en considération lors du choix ou de l’adaptation de logiciels.

De plus, dans ces organisations, la SST n’est pas prise systématiquement en compte dans les appels d’offres pour les chaises et le mobilier et, aucune n’a de procédure officielle pour inclure les principes de la prévention ou de l’ergonomie dans les projets d’aménagement.

Les difficultés les plus fréquemment mentionnées pour réaliser des actions de prévention ou pour avoir du succès portent sur les relations/collaborations entre les acteurs. Quant aux facteurs de succès dominant, on retrouve l’engagement en formation, la sensibilisation, l’éducation et la promotion de la prévention. On mentionne également l’importance d’une synergie, d’une bonne collaboration entre les acteurs concernés.

Même si des résultats assez positifs sont rapportés par les praticiens et les représentants d’entreprises, il ressort deux grandes lacunes dans les pratiques documentées. On mentionne qu’il est rare que les facteurs psychosociaux et les aspects organisationnels soient intégrés dans la démarche. Cela s’explique par la relative complexité de ces variables. On peut toutefois argumenter que le fait d’écouter une personne, d’améliorer son contexte de travail, c’est agir en quelques sorte sur des aspects psychosociaux puisqu’on se préoccupe de sa santé. Une autre lacune de taille est que les actions de prévention ont peu d’impact sur la composante statique du travail à l’ordinateur.

Les résultats obtenus laissent croire que la bureautique apparaît comme un cas de figure en ergonomie. La prévention y est possible et divers moyens connus peuvent s’y appliquer sans trop de complications comparativement à un contexte où les tâches sont plus variées ou requièrent des équipements industriels avec interdépendance physique entre les postes. En bureautique, le travail d’analyse est plus simple et rapide. Des éléments de solutions peuvent être apportés et des résultats positifs semblent être possibles. Il reste cependant à s’assurer de  la pérennité de tels effets.

Le défi des praticiens est d’agir plus en amont, lors de la conception et de mieux interagir avec architectes et designers.

Les résultats obtenus permettent de jeter une base solide à l’élaboration d’un guide de bonnes pratiques réaliste à l’intention des entreprises québécoises. Il s’agirait de formaliser des principes d’action décrits dans cette étude pour les milieux de travail et de les diffuser largement pour favoriser leur implantation. Un tel guide serait le résultat d’un travail conjoint entre chercheurs, praticiens et acteurs clés d’entreprises impliqués en bureautique.

 

Informations complémentaires

Collection : Rapports scientifiques
Catégorie : Rapport de recherche
Auteur(s) :
  • Marie Saint-Vincent
  • Sylvie Montreuil
  • Georges Toulouse
  • Roselyne Trudeau
Projet de recherche : 2011-0042
Mis en ligne le : 12 juin 2015
Format : Texte