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Le dernier numéro du bulletin du Réseau d'échanges sur la manutention 

Nouvel outil: Aide à la planification pour une manutention manuelle sécuritaire

Mise à jour du site : Février 2014

 

Moyens de prévention

La formation en manutention : existe-t-il une seule
bonne façon de manutentionner des charges sans se blesser ?

Denys Denis

Ce texte est inspiré d’une publication du même auteur parue dans la revue Travail et Santé en 2007 (vol. 23, no 4). Il s’agit d’une présentation générale d’une nouvelle approche que nous souhaitons développer à l’IRSST pour la formation à la manutention. En ce sens, il n’a pas la prétention de dresser un portrait détaillé et exhaustif de la situation, mais plutôt de situer la problématique dans son ensemble et d’exposer cette approche novatrice. Le texte a donc été intentionnellement allégé pour faciliter la compréhension, ce qui ne signifie nullement que ses assises théoriques ne soient pas solides. Le développement d’une nouvelle formation en manutention s’est imposé à la suite de deux observations complémentaires : les formations actuelles en manutention ne rencontrent pas les attentes de ceux qui les réclament et le savoir-faire des manutentionnaires d’expérience n’est que trop peu exploité dans ces formations.   

Quiconque est familier des milieux de travail où il se fait de la manutention de charges, ne peut que convenir de la très grande diversité des activités de manutention qui s’y déroulent. La définition de la manutention manuelle suggère pourtant une homogénéité de cette tâche : toute opération de transport ou de soutien d’une charge dont le levage, la pose, la poussée, la traction, le port ou le déplacement exige l'effort physique d'un ou de plusieurs travailleurs. Cette définition de la manutention ne nous amène donc pas à faire une distinction entre l’activité de manutention d’un déménageur, d’un livreur, d’un préposé sur un quai de réception de marchandises ou d’un bagagiste. Et pourtant, bien qu’il s’agisse tous de métiers où la manutention est centrale, les exigences sont fort différentes. Fait à noter, plusieurs professions, qui ne sont pas vues a priori comme un métier manutentionnaire (par ex., infirmières, construction, cols bleus), impliquent souvent une proportion importante de manutention. Faire de la prévention sur des problématiques de manutention nécessite donc de se frotter à des tâches et des contextes hétérogènes.

Pourtant, il demeure que la représentation la plus commune que l’on se fait d’une tâche de manutention est celle d’un travailleur qui doit par exemple prendre de façon répétée sur un convoyeur une charge, toujours la même, qu’il va déposer sur une palette. Or, souvent, ces tâches de manutention relativement simples, monotones et fastidieuses ont été automatisées dans les entreprises. Les tâches de manutention que l’on confie aux travailleurs sont au contraire beaucoup plus complexes et demandent de manipuler des charges variées (ex. en terme de poids, de volume et de forme), dans des contextes de travail diversifiés (par ex., hauteurs de prise/dépôt variables, contraintes d’espace) et changeants (par ex., livraison chez divers clients, préparation de commandes variées, conditions climatiques du travail à l’extérieur). Il n’est pas surprenant que ces tâches soient réalisées manuellement, car elles sont justement plus difficiles à mécaniser à cause de leur extrême variété. De plus, même si cet aspect est peu abordé, il faut voir que la mécanisation apporte une certaine rigidité aux processus de production que l’on ne retrouve pas quand ces tâches sont effectuées par des travailleurs à qui l’on demande de s’adapter sans cesse à de nouvelles exigences, à être réactifs.

À ce sujet, une idée répandue suggère que les progrès de la mécanisation et les innovations dans les techniques de conditionnement (emballage, empaquetage) aient pu faire diminuer la manutention manuelle dans le travail. En France, selon les nouvelles données de l’enquête SUMER, il semble qu’il n’en soit rien (Enquête SUMER 2003). Ainsi, quatre salariés sur dix manipulent des charges dans le cadre de leur travail et trois sur dix le font au moins deux heures par semaine. Ces proportions n’ont guère évolué entre 1994 et 2003, années où les enquêtes SUMER ont été réalisées. De plus, un rapport récent commandé par le gouvernement français sur les besoins du monde du travail d’ici 2015 indique que dans une économie mondialisée, les échanges de marchandises vont continuer à se développer, exigeant entre autres un nombre croissant de manutentionnaires (Chardron et Estrade, 2007). On n’est donc pas près de voir la manutention disparaître des milieux de travail !

Les risques associés à la manutention

Comme nous venons de le voir, il est difficile de parler de « la » manutention, il existe plutôt « des » manutentions qui prennent des formes diverses et dont les exigences peuvent grandement varier. Bizarrement, il se produit un phénomène similaire quand on aborde la question des risques en manutention. La tendance actuelle consiste à se centrer sur un type de risque en particulier, sans tenir compte de tous les autres risques que comportent les tâches de manutention.

Dans le domaine de la santé et de la sécurité au travail, les activités de manutention manuelle de charges sont reconnues comme étant hautement à risque (Troup et al., 1988; Kumar, 1994; Lortie et al., 1996). Le dos, particulièrement la région lombaire, est le site anatomique le plus touché : les débours pour compenser les travailleurs victimes de ces affections (lombalgies) sont très importants et en augmentation croissante. Comme le dos est la région la plus affectée et que l’effort excessif est l’agent causal qui est le plus souvent rapporté, les recherches ont été orientées fortement en ce sens. Inspirée principalement d’études biomécaniques effectuées en laboratoire (Sedgwick et Gormley, 1998), la prévention est axée sur le « fait accidentel », à savoir une surcharge ponctuelle au niveau dorsal (overexertion). La préoccupation principale de ces études est la diminution de la contrainte lombaire. La biomécanique explique la répartition et l’intensité des efforts à exercer par le corps pour répondre à une sollicitation externe. En ce sens et dans un contexte de formation, les recommandations qui en découlent consistent le plus souvent à suggérer des procédures-types qui visent à protéger le dos des surcharges : être près de la charge, garder le dos droit et fléchir les genoux, être centré par rapport à la charge (c-à-d ne pas travailler en asymétrie), être en équilibre, manutentionner la charge lentement, etc. Ces techniques ont pour but premier de répartir les chargements sur la colonne de façon uniforme et de favoriser les contraintes pour lesquelles la colonne est plus apte à supporter.

Cependant, on sait que les risques associés à la manutention sont diversifiés et peuvent grandement varier en fonction des contextes dans lesquels se déroule la manutention. En l’occurrence, les incidents et dysfonctionnements, caractéristiques de la manutention, peuvent créer des surcharges sur les tissus qui vont s’accumuler et éventuellement mener à des lésions ou amener des réponses à risque (par ex., une perte d’équilibre qu’il faut récupérer). Vous trouverez d’ailleurs dans ce site une liste des principaux facteurs de risque en relation avec la manutention.

Un aspect qui nous apparaît fondamental a trait à la fréquence des manutentions demandées et du lien éventuel avec le développement d’une fatigue générale ou locale. Bien que des études aient documenté cette contrainte, la prévention s’est surtout centrée sur l’établissement de valeurs seuils (fréquence maximale de manutention, tonnage quotidien, etc.), mais, contrairement à ce qui s’est passé pour les études sur la surcharge lombaire, aucunement sous forme de recommandation pour la formation. Le risque dont il est question ici n’est pas au premier plan de nature « biomécanique » (par ex., limite de tolérance des tissus), mais davantage « physiologique ». Des développements scientifiques récents suggèrent que la fatigue musculaire et l’instabilité lombaire qui en résulte seraient une cause potentielle de lombalgies (Granata et al., 2004; Kumar, 2001). Une étude récente montre que la demande en oxygène pour les muscles du dos (erector spinae), pendant une tâche typique de manutention, augmente avec le temps et atteint un sommet à la fin d’une journée de travail de huit heures (Yang et al., 2007). Nous pourrions citer encore quelques études dont les résultats vont en ce sens. L’idée ici est que l’équilibre biomécanique peut être altéré par les capacités physiologiques musculaires. Un muscle qui se fatigue est une réaction physiologique qui peut réduire la qualité de l’action mécanique.

Ainsi, on peut penser qu’économiser ses efforts, pour ne pas trop se fatiguer musculairement, protégerait contre le développement de troubles musculosquelettiques, en particulier les lombalgies. Économiser ses efforts aurait donc aussi une valeur sécuritaire qui serait a priori plus d’ordre physiologique que biomécanique. Sparrow (2000, p. 295), dans son livre « Energetics of Human Activity », résume ainsi l’ensemble des thèmes couverts dans les neuf chapitres qui le composent :

One way in which we can resolve the task constraints issue, however, is to suggest that all task constraints are, themselves, constraints on the individual’s propensity to perform with the least metabolic cost. The essential problem in the coordination and control of action is not only to control degrees of freedom to achieve the task goal, but to do so in such a manner that the task goal is achieved economically. We can, therefore, take the position that there are not competing objectives of which metabolic economy is one, rather achieving the task goal economically is the single objective common to the coordination and control of all motor tasks. From this view, other objectives may be viewed as constraining the capacity to perform economically. (…) Our tendency to walk around obstacles, to remove obstacles from the environment, and to traverse obstacles in such a way that safety is preserved with the least compromise to energy expenditure are good examples. The artificial or “contrived” constraints associated with work tasks and sports are those imposed upon an organism that has evolved to interact economically with the environment. Metabolic energy cost can, therefore, be viewed as a fundamental influence on coordination and control of action across all motor tasks, with specific speed, accuracy, and other tasks demands constraining the tendency to perform optimally in terms of energy expended to meet the task goal.

Pour un travail de manutention qui est exigeant au niveau physique – où le tonnage quotidien est important –, le fait de vouloir le faire sans s’épuiser semble logique et cohérent dans la mesure où l’accumulation indue de fatigue peut être une cause de blessure. De plus, comme il apparaît – selon Sparrow – que nous soyons « programmés » pour économiser nos efforts, il est difficile de ne pas considérer cet aspect et ainsi aller contre nature.

La formation à la manutention comme avenue de prévention

Nous y voilà enfin : tout ce préambule pour parler de formation ! Nous considérons qu’il était nécessaire de faire cette mise au point pour pouvoir introduire notre nouvelle approche de formation à la manutention.

Les techniques sécuritaires de manutention (d’influence biomécanique) ont fait l’objet d’une large diffusion dans les milieux de travail. Ces techniques proposent une façon très stéréotypée de manutentionner les charges, peu importe le contexte de manutention : faire face à la charge dans une attitude proche de celle des haltérophiles, avoir une prise symétrique, soulever avec les jambes à une vitesse lente et constante, pivoter les pieds pour déposer. Les mots d’ordre « DOS DROIT – GENOUX FLÉCHIS » règnent maintenant en maître dans l’univers de la manutention. Mais, peut-on penser que la manutention puisse se faire autrement ?

Je vous entends déjà : « ah, ces chercheurs, ils remettent toujours tout en question. Après avoir fait la promotion des techniques sécuritaires, les voilà qui nous disent que ce n’est plus correct ». Vous avez en partie raison. D’une part, à la suite d’études de terrain réalisées dans différents contextes de manutention (secteur hospitalier : 1, 2; transport général : 3, 4; préposés aux commandes en entrepôt : 5, 6; employés municipaux : 7; commerce de détail : 8, 9, 10; éboueurs : 11), nous comprenons beaucoup mieux les façons de faire des manutentionnaires et surtout pourquoi ils travaillent comme ils le font. Des études de laboratoire viennent d’ailleurs valider la pertinence de certaines de ces stratégies de travail (12). Il est devenu pour nous évident qu’une formation à la manutention doit s’inspirer du savoir-faire des manutentionnaires sur le terrain – particulièrement ceux qui cumulent plusieurs années d’expérience – ce qui n’est pas le cas actuellement. D’autre part, il faut voir que les techniques dites sécuritaires sont effectivement… sécuritaires. Le problème n’est pas là, il en devient un lorsqu’on souhaite voir appliquer ces techniques en tout temps, sans égard aux situations de manutention.

Pourquoi les techniques sécuritaires ne peuvent-elles pas être l’unique façon de faire ? Pour tout observateur dépourvu de préjugés qui regarde des manutentionnaires aguerris faire leur métier, il arrive rapidement à la conclusion que leurs façons de faire n’ont rien de comparable, ou si peu, avec les recommandations sécuritaires qui sont enseignées dans les formations actuelles. Pourquoi en est-il ainsi ? Il est facile, comme c’est souvent le cas, de mettre les manutentionnaires au banc des accusés : ils ne font tout simplement pas d’effort pour modifier leurs mauvaises méthodes de travail acquises au fil des ans. Les connaissances actuelles nous permettent d’avancer des pistes plus crédibles et réalistes afin d’expliquer la réticence des travailleurs à utiliser ces techniques sur une base régulière.

Ainsi, les techniques sécuritaires :

  1. Sont souvent inapplicables. La recommandation la plus connue, soit celle de garder le dos droit et de plier les genoux, est difficile à appliquer dans une très grande majorité de cas. Aussitôt qu’une charge est moindrement volumineuse, que les pieds ne sont pas stables ou au même niveau ou qu’il y a une contrainte d’espace, il devient difficile d’adopter cette technique. De plus, cette technique peut même être non sécuritaire dans certaines conditions. Pendant le déchargement d’une remorque par exemple, pouvoir conserver sa mobilité est essentielle pour éviter d’être frappé par les marchandises qui tombent. Or, quand un manutentionnaire fléchit ses genoux, il diminue son équilibre – car il se retrouve sur la pointe des pieds – et sa capacité à réagir rapidement est réduite.
  2. Sont incompatibles avec les exigences de production et peuvent engendrer une fatigue importante. Il est maintenant reconnu que les techniques sécuritaires en manutention ont un coût physiologique élevé et ont pour effet de ralentir le rythme de travail (13), ce qui peut expliquer en partie la réticence des travailleurs à les utiliser régulièrement. Comme nous l’avons souligné précédemment, la fatigue musculaire et l’instabilité lombaire qui en résulte pourraient être causes de lombalgies (14, 15). Ainsi, on peut penser qu’économiser ses efforts, pour ne pas trop se fatiguer musculairement, protégerait contre le développement de blessures. Les manutentionnaires expérimentés cherchent d’ailleurs à développer des méthodes qui limitent leur fatigue tout en permettant une bonne production : ils sont alors à la recherche de l’efficience. Ce qui est essentiel de retenir ici, c’est qu’en fonction du type de manutention qui est effectué, les risques ne sont pas identiques. Parfois, le risque de surcharge sera prédominant, tantôt, la fatigue sera ce dont il faudra le plus se méfier, souvent, l’un et l’autre vont se côtoyer. Donc, pour faire face à ces multiples risques, le manutentionnaire doit avoir recours à plusieurs façons de faire différentes qui lui permettront de s’adapter à la situation. C’est ce que nous développons plus en détail dans le point suivant.
  3. Ne permettent pas aux manutentionnaires de faire face à la variabilité des contextes de manutention. Pour illustrer ce point essentiel, faisons une analogie entre des manutentionnaires et des mécaniciens automobile. Pour exercer leur métier, l’un comme l’autre ont besoin d’outils. Dans le cas des mécaniciens, leur coffre est habituellement bien garni : tournevis, clefs, pinces, etc. De plus, tous ces outils se présentent dans une diversité de tailles et de formats (par ex., petits et gros tournevis, tournevis plat, étoile, etc.). À ces outils manuels s’ajouteront une gamme d’outils mécaniques ou pneumatiques, permettant aux mécaniciens de s’adapter à la variété des pièces qu’ils doivent réparer. La tâche du mécanicien est entre autres de choisir l’outil le plus adéquat pour la tâche qu’il doit effectuer. Ce choix sera bien évidemment déterminé par la nature de la pièce sur laquelle s’effectue la réparation, mais aussi éventuellement par les contraintes d’espace du moteur, par la facilité d’utilisation ou simplement par ses préférences pour certains outils qu’il maîtrise mieux. Plus le mécanicien est appelé à réparer des marques différentes de véhicules, plus son coffre prendra de l’expansion pour contenir des outils polyvalents ou spécifiques à certaines marques.

L’outil de travail d’un manutentionnaire, c’est son corps : il doit apprendre à l’utiliser et à en tirer le maximum de profit. La manutention est grandement caractérisée par cette dimension physique et à la différence de plusieurs autres activités professionnelles, la manutention mobilise le corps en entier et demande de pouvoir développer des habiletés physiques essentielles dont l’équilibre, le contrôle et la coordination. Outre le dos, les mains et les pieds – souvent sous-estimés – jouent pourtant un rôle central. Exiger des manutentionnaires qu’ils placent leurs pieds dans une seule position, soit face à la charge, ou qu’ils prennent la charge toujours de la même manière – avec une prise symétrique et de préférence à l’aide des poignées – signifie leur imposer de travailler toujours avec le même type outil, en dépit de la variabilité des situations de manutention. Ces dernières peuvent varier en regard du poids, du volume et de la forme des contenants, de la hauteur de prise et de dépôt ou encore de la restriction d’espace. Il ne nous viendrait pas à l’esprit d’exiger du mécanicien qu’il travaille avec un seul et même tournevis, alors pourquoi l’exiger du manutentionnaire ? Il faut au contraire pouvoir enrichir le coffre à outils de ce dernier et surtout, lui apprendre à utiliser l’outil de plus approprié en fonction de la charge à soulever et du contexte spécifique de manutention. Les caractéristiques personnelles du manutentionnaire qui incluent ses habiletés, mais aussi ses blessures antérieures ou encore son état de fatigue, peuvent aussi constituer des critères de choix.

Il faut donc retenir que les techniques sécuritaires, telles qu’enseignées dans les formations actuelles, ne sont pas les seules façons de faire possibles. Les manutentionnaires d’expérience utilisent d’autres techniques qui recèlent aussi un côté sécuritaire, mais sous un autre angle, soit celui de l’économie d’énergie.

Quels sont ces outils dont disposent les manutentionnaires d’expérience ?

L’idée ici est d’illustrer plus concrètement ce que nous entendons par les outils du manutentionnaire, qui sont en fait des savoir-faire acquis au fil du temps et qui permettent surtout d’économiser les efforts et de repousser la fatigue. Un projet de recherche est actuellement en cours à l’IRSST qui vise à répertorier ces savoir-faire dans le but de les inclure dans une nouvelle formation à la manutention. Nous présentons ici seulement trois savoir-faire, mais la liste est beaucoup plus longue. Nous vous ferons connaître les résultats de ce projet aussitôt qu’ils seront disponibles.

  • Utiliser le poids du corps : une façon de faire observée chez les meilleurs manutentionnaires est d’utiliser le poids de leur corps pour faire bouger la charge. Transférer le poids d’un pied à l’autre – de l’avant vers l’arrière ou latéralement – permet de déplacer le poids corporel et ainsi faciliter le déplacement de la charge, le poids du corps étant généralement beaucoup plus important que le poids de la charge à déplacer. Le transfert de poids est donc un savoir-faire qui permet de diminuer l’importance du poids de la charge qui agira sur le dos.
  • Faire travailler la charge pour soi : au lieu de forcer contre les charges, les manutentionnaires d’expérience apprennent à tirer profit de certaines caractéristiques des charges à déplacer pour ainsi faciliter leur manutention. Par exemple, la charge qui est sur le haut d’une pile représente une opportunité plus qu’une contrainte pour quelqu’un qui sait s’y prendre. L’énergie liée à la position en hauteur de cette charge – que l’on nomme énergie potentielle – sera transformée en énergie de mouvement – appelée énergie cinétique – et le manutentionnaire n’aura alors qu’à guider cette charge vers le dépôt.
  • Assurer une continuité dans le mouvement : les meilleurs manutentionnaires cherchent à favoriser, quand c’est possible, la continuité du mouvement entre le moment de prise et de dépôt. La manutention revêt alors un caractère dynamique. Cette façon de faire contraste avec le découpage suggéré dans la technique sécuritaire d’inspiration biomécanique où il faut d’abord soulever en étant face à la charge et ensuite pivoter pour déposer, une technique à forte dominante statique et qui se déroule par phase. Au contraire, les manutentionnaires semblent vouloir privilégier une position des pieds qui leur assure un passage harmonieux entre la phase de prise et de soulèvement, sans trop d’interruption. On remarque alors une ouverture des pieds vers le lieu de dépôt : le rôle des pieds dans ce mouvement continu est notable. Le but de cette manœuvre est entre autres de diminuer la durée de maintien de la charge, une préoccupation très forte chez les manutentionnaires.
Une nouvelle approche pour la formation à la manutention :
diversifier les outils et favoriser leur utilisation judicieuse

Étant donné les hauts taux de blessures associés aux activités de manutention manuelle, on ne saurait trop insister sur l’importance de prévenir à la source les risques qui y sont associés afin de les éliminer ou à tout le moins les réduire. La formation doit être envisagée dans une perspective de prévention plus large qui englobe des modifications aux conditions de travail susceptibles d’être pathogènes. Une politique de prévention fondée pour sa plus grande part sur la formation risque de présenter de sérieux défauts (16). Ceci étant dit, la formation en manutention nous apparaît incontournable.

Pour les manutentionnaires occasionnels, avoir recours le plus souvent aux techniques sécuritaires classiques apparaît justifié. Paradoxalement, pour ceux qui sont appelés à faire de la manutention de façon régulière, leur imposer en tout temps la technique dos droit, genoux fléchis n’est pas souhaitable, puisqu’elle est susceptible d’engendrer une fatigue pouvant mener à des blessures. Pour cette population, les futures formations en manutention devraient plutôt viser deux objectifs :

  1. Mieux garnir le coffre à outils des manutentionnaires pour leur permettre de faire face à la variabilité des situations de manutention. Les techniques sécuritaires que l’on enseigne actuellement doivent être au nombre de ces outils, mais elles ne doivent pas constituer l’essentiel du répertoire gestuel des manutentionnaires. Pour ce faire, il faut s’inspirer du savoir-faire des manutentionnaires d’expérience qui utilisent des stratégies de prudence adaptées à leur contexte.
  2. Pouvoir disposer de meilleurs outils est une condition importante, mais non suffisante pour prévenir les blessures en manutention. C’est dans le choix du bon outil adapté à la situation que se trouve la clé préventive. C’est la compétence du manutentionnaire à analyser une situation de manutention et à trouver une solution fonctionnelle pour lui qui le prémunirait des risques, tout en lui permettant d’atteindre les objectifs de production qui lui sont imposés (17). Il doit pouvoir lire une situation de manutention et adapter ses façons de manipuler les charges en fonction de cette lecture. Ainsi, dans une situation perçue comme à risque où on trouve par exemple un poids élevé des contenants, une surface d’appui glissante, des contenants toxiques ou potentiellement dangereux, les techniques sécuritaires usuelles seraient privilégiées. Autrement, les autres outils de son répertoire – qui sont axés davantage sur l’économie d’effort – pourraient être mis à contribution. À titre illustratif, revenons sur l’utilisation du poids du corps évoquée précédemment. Cette action de transfert de poids va à l’encontre de ce qui est recommandé dans plusieurs programmes de formation à la manutention, où l’on privilégie d’être en équilibre stable, le transfert de poids étant un état de déséquilibre – tout comme la marche d’ailleurs. C’est là qu’entre en jeu la compétence du manutentionnaire à bien lire la situation dans laquelle il se retrouve. Dans un contexte par exemple où les surfaces sont glissantes, l’utilisation des transferts de poids peut constituer en effet un risque : les probabilités de perdre l’équilibre sont accrues. Le manutentionnaire a alors tout avantage à privilégier son équilibre, comme on le recommande dans les formations classiques. Mais, si le manutentionnaire, dans son appréciation de la situation, évalue qu’il n’y a pas ou peu de risque, il peut alors utiliser des transferts de poids : il va économiser ses efforts et ainsi retarder l’apparition de la fatigue.

Il est rare en manutention que la sécurité ne soit pas du tout un enjeu. Il faut alors développer des façons de faire qui constituent un bon compromis. Au risque de nous répéter, s’inspirer des travailleurs, pour qui la manutention est un métier et qui ont su épargner leurs structures au fil des années, constitue une voie incontournable pour bonifier le contenu des formations à la manutention. À ce titre, soulignons que la démarche d’intervention ergonomique et les outils de recueil de données des ergonomes (par ex., observations systématiques, entretiens, autoconfrontation) permettent de faire émerger ce savoir-faire.

Dernier point essentiel :
souvenez-vous qu’apprendre prend du temps

Certaines études, dont une toute dernière réalisée auprès d’une population d’éboueurs (Denis et al., 2007), suggèrent que certaines stratégies de manutention peuvent se développer à moyen terme, tandis que d’autres demandent plusieurs années de pratique. À cet égard, il faut savoir que les habiletés motrices se construisent en général au fil des ans : elles peuvent être complexes et prendre souvent plusieurs années à se raffiner. On évalue que l’expertise (1) se développe sur une période d’une dizaine d’années (Farrington-Darby et Wilson, 2006; Ericsson et Lehmann, 1996). Une formation qui ne serait pas suffisamment longue a été identifiée par Hale et Mason (1986) comme l’obstacle le plus important pour transmettre efficacement les connaissances et compétences en manutention. Les auteurs ont fait ce constat après l’évaluation d’une formation d’une durée de cinq jours, ce qui dépasse pourtant largement la durée moyenne des formations des opérateurs dans l’industrie. Dans le cadre d’une formation à la manutention de patients, trois jours ont été insuffisants – aux dires des formateurs et des participants – pour bien apprendre les techniques enseignées (Dietz et Baumann, 2000).

Sans entrer dans les détails, il faut bien voir que la personne qui apprend passe à travers différents stades (voir tableau).

Le développement de la compétence selon Dreyfus et Dreyfus (1986)
Novice Débutant Compétent Performant Expert
Application rigide, décontextualisée des règles et principes.
Manque d’une perception globale de la tâche.
Aptitude à modifier les règles et les principes pour les adapter à des situations spécifiques, utilisation d’une expérience limités en matière de prise de décision.
Difficultés à distinguer l’important de l’accessoire.
Fixation d’objectifs, planification prudente des actions.
Aptitude à hiérarchiser les informations, et à s’adapter aux contingences.
Connaissance de ses propres limites. Manque de vitesse et de flexibilité.
Utilisation de l’intuition en combinaison avec le raisonnement analytique.
Aptitude à développer et modifier un plan d’action, en fonction des problèmes qui apparaissent, de l’expérience passée.
Aptitude à évaluer la compétence des autres (du novice, du débutant, de l’expert).
Travail à partir de l’intuition, sans délibération consciente.
Utilisation de la métaconnaissance.
Performance continue et spontanée.

(tiré de Élisabeth Bertin : Réflexions sur la compétence en audit, 2004, p. 202).

 

Ce modèle de développement des compétences a été mis au point par Dreyfus et Dreyfus (1986). Il est essentiel de comprendre que c’est la confrontation à des situations réelles de travail qui permet de passer d’un stade à un autre et que tous ne deviendront pas des experts. Par exemple, dans le domaine des soins infirmiers, l’infirmière est considérée compétente (stade 3) lorsqu’elle travaille depuis deux à trois ans dans un même environnement (Benner, 1995). Il est évident que la nature du métier et sa complexité influeront sur la vitesse de progression dans ce continuum. Or, des études précédentes l’ont montré, la manutention n’est pas juste une « job de bras » : la capacité d’analyse et d’adaptation autant que le développement des habiletés physiques sont centrales. Il faut donc convenir « qu’apprendre prend du temps ». Dans la mesure où nous accordons une valeur à ce constat, il faut que l’organisation de la formation soit conséquente. Il ne s’agit plus de réfléchir uniquement au contenu de la formation – nous y avons investi jusqu’à maintenant beaucoup d’énergie – mais aussi à la façon d’implanter la formation dans les milieux de travail pour que le temps nécessaire aux apprentissages soit pris en compte.


Références

  1. Lortie M. (1986) Analyse des activités de manutention de préposés aux bénéficiaires dans un hôpital pour soins prolongés. Travail Humain, 49(4) : 315-322.
  2. St-Vincent, M., Lortie, M., Tellier, C. (1989) Training in handling of patients : an evaluative study. Ergonomics, 32 : 191-210.
  3. Baril-Gingras, G., Lortie, M. (1995) The handling of objects other than boxes : univariate analyses of the handling techniques. Ergonomics, 38(5): 905-925
  4. Lortie, M., Pelletier, R. (1996) Incidents in manual handling activities. Safety Science, 21: 223-237.
  5. Kuorinka, I., Lortie, M., Gautreau, M. (1994) Manual handling in warehouse : the illusion of correct postures. Ergonomics, 37(4): 655-661.
  6. Couture, J.-M., Lortie, M. (1999) Impact des stratégies sur les modes opératoires de manutentionnaires. Travail et Santé, 15(1) : S.2- S.6.
  7. Derfoul Z., Lortie M., Imbeau D., Bélanger R. (2001) Difficultés associées à la manutention des couvercles d'égouts et de puisards et facteurs les déterminants. XXXV1e Congrès de la SELF/32e ACE, Montréal, 3-4-5 Octobre : 97-102.
  8. Denis, D., St-Vincent, M., Trudeau, R., Imbeau, D. (2006) Stock management influence on manual materials handling in two warehouse superstores. International Journal of Industrial Ergonomics, 36(3): 191-201.
  9. St-Vincent, M., Laberge, M., Denis, D., Richard, M-C., Imbeau, D., Delisle, A. et Dufour, B. (2004) Les principaux déterminants de l’activité de manutention dans un magasin-entrepôt de grande surface, Rapport de recherche, Montréal, IRSST : 67 p.
  10. St-Vincent, M., Denis, D., Trudeau, R., Imbeau, D. (2005) Commerce de détail Phase II : Analyse ergonomique des activités de manutention et de service à la clientèle dans des magasins-entrepôts de grande surface, Rapport de recherche, Montréal, IRSST : 89 p.
  11. Denis, D., St-Vincent, M., Gonella, M., Couturier, F. (2007) Les stratégies de manutention observées chez une population d’éboueurs du Québec : pistes de réflexions pour une formation à la manutention plus adaptée, Rapport de recherche, Montréal, IRSST : 70 p.
  12. Gagnon, M. (2005) Contribution des travailleurs dans l'élaboration des programmes d'entraînement à la manutention sécuritaire: identification des stratégies, évaluation biomécanique et implantation. PISTES, 7(2).
  13. Garg, A., Saxena, U. (1985) Physiological stresses in warehouse operations with special reference to lifting technique and gender : a case study. Am. Ind. Hyg. Assoc. J., 46(2) : 53-59.
  14. Granata, K.P., Slota, G.P., Wilson, S.E. (2004) Influence of fatigue in neuromuscular control of spinal stability. Human Factor, 46(1): 81-91.
  15. Kumar, S. (2001) Theories of musculoskeletal injury causation. Ergonomics, 44: 17-47.
  16. Hale, A.R., Mason, I.D. (1986) L’évaluation du rôle d’une formation kinétique dans la prévention des accidents de manutention. Le Travail Humain, 49 : 195-208.
  17. Lortie, M. (2002) Manutention : Prise d'information et décision d'action. Le Travail Humain, 65 : 193-216.

Note

  1. Les études de référence concernent le domaine sportif et non celui du travail.

 

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