
Statistiques
2- Profil des lÉsions
Au Québec, indépendamment de l’âge, on assiste actuellement à un déplacement des secteurs plus à risque de lésions professionnelles vers les secteurs où l’on retrouve beaucoup de jeunes. Le secteur de la restauration se retrouve désormais en tête de liste si l’on considère le taux de fréquence d’accidents rapportés dans ESS-98 (taux calculé sur le nombre de travailleurs en équivalent temps complet oeuvrant dans le secteur), devant les secteurs primaires et manufacturier de même que la construction (Gervais et Massicote., 2006) (Figure 1).
Si on compare les données de la CSST pour les jeunes travailleurs (15-24 ans) et les plus âgés (25 ans et plus), on constate que les jeunes représentent une population particulièrement touchée par les lésions professionnelles. Malgré qu’on estime qu’ils travaillent 10% des heures de l’ensemble des travailleurs, ils se blessent à un taux de 16%. Dans le calcul du taux de fréquence des lésions professionnelles, compte tenu que les jeunes travaillent souvent moins d’heures que leurs collègues plus âgés, il est pertinent d’utiliser un dénominateur lié au nombre d’heures travaillées plutôt que lié au nombre d’employés concernés, comme le taux en équivalent temps complet (ETC). De plus, des indicateurs de lésions tenant compte des heures travaillées peuvent offrir un meilleur portrait et permettre de mieux cibler les périodes de l’année et les secteurs d’activité plus problématiques (Cloutier et Duguay, 1996).
Figure 1 Taux de fréquence des accidents du travail par
grand secteur d'activité économique - Tous les travailleurs [1].

En 2004, 21 191 lésions professionnelles indemnisées ont été comptabilisées par la CSST chez les 15-24 ans. Environ les deux tiers des lésions professionnelles indemnisées en 2004 chez les jeunes étaient des blessures traumatiques, musculo-squelettiques ou des plaies (plaies ouvertes ou contusions superficielles) et ces lésions touchaient principalement les doigts, les mains et le dos. Ce sont davantage les jeunes hommes qui se blessent et la proportion d’hommes accidentés par rapport aux femmes est plus élevée. Il semble que les jeunes se blessent en nombre un peu plus élevé entre mai et septembre (5 mois, 47 % des lésions indemnisées), période qui correspond à l’entrée massive des jeunes sur le marché du travail pour l’été (données CSST, 2003). En contrepartie, 53 % des lésions surviennent entre janvier – avril et en octobre – décembre. Sachant que les jeunes travaillent moins d’heures durant la période scolaire et qu’ils sont moins nombreux à être sur le marché du travail, il est possible que ce taux de fréquence puisse être plus élevé une fois ramené en équivalent temps complet.
De plus, entre 1999 et 2004, la CSST a enregistré 68 décès de jeunes travailleurs de 15-24 ans, ce qui représente presque un décès par mois. Au delà du nombre absolu, si l’on calcule la perte d’années de productivité et les coûts associés à un décès en si bas âge, il va sans dire que c’est une préoccupation importante.
La mesure du taux de fréquence de lésions professionnelles pour les travailleurs en ETC confirme que les jeunes, et particulièrement les jeunes hommes, semblent être plus touchés par les lésions professionnelles que leurs pairs plus âgés (figure 2)
Figure 2 Taux de fréquence ETC des lésions professionnelles indemnisées
par groupe d’âge et de sexe, Québec 1999-2001

Source : CSST (1999-2001)
Toutefois, en analysant les données de durée moyenne d’indemnisation, on observe que les jeunes sont moins longtemps en arrêt de travail suite à une lésion (figure 3). On peut donc penser que la gravité des lésions serait moindre chez les jeunes. Il est possible effectivement que les jeunes, étant pour la plupart en très bonne santé avant la survenue de la lésion, se régénèrent plus rapidement suite à une même lésion. On doit cependant être prudent dans cette interprétation, puisque d’autres facteurs peuvent probablement expliquer cette indemnisation plus courte. Il serait entre autres intéressant de vérifier si le recours à l’assignation temporaire est plus fréquente pour cette population.
Figure 3 Durée moyenne d’indemnisation, 1999-2001

Source : CSST (1999-2001)
Cela dit, malgré l’apparence de moindre gravité, un bilan statistique des travailleurs indemnisés dont la lésion professionnelle a requis un passage par le programme de réadaptation physique, sociale et/ou professionnelle, en 2001 et 2002, démontre que le taux d’APIPP (lésions avec une atteinte permanente à l’intégrité physique et/ou psychologique) chez les jeunes travailleurs âgés entre 15 et 19 ans est près du double du taux moyen, atteignant 17,3% des jeunes travailleurs en réadaptation (Godin & al. 2005). Donc, même si le nombre de jours indemnisés chez ces derniers (410 jours) s’avère passablement inférieur à la moyenne (479 jours), il y a tout lieu de s’inquiéter de la gravité de ces lésions chez les jeunes travailleurs. Ces données permettent avec éloquence de questionner le choix d’évaluer la gravité d’une lésion contractée en très bas âge uniquement par un indicateur de durée d’absence ou de coût de CSST.
En fait, on connaît assez peu l’impact qu’une telle lésion avec APIPP peut représenter en coût à plus long terme, notamment par rapport à la relation à l’emploi que le jeune développera (désinvestissement? changement fréquent d’emploi?), à la perte potentielle de productivité, à l’espérance de vie active et aux récidives. Sur cette question, il serait certainement pertinent de développer de nouveaux indicateurs tenant mieux compte de la dimension temporelle, de l’impact d’une exposition précoce sur les mécanismes lésionnels et des parcours pré et post lésionnels. Des indicateurs intégrant des données longitudinales, par exemple, permettraient probablement de mieux comprendre comment se construit (ou se détruit) la santé au cours de la vie active, en lien avec différentes expositions professionnelles. Ces nouveaux indicateurs pourraient également sans doute aider à mieux comprendre le phénomène du «Healthly Worker Effect».
Les professions à plus fort volume de lésions professionnelles indemnisées selon le sexe chez les jeunes sont présentées dans le tableau 1. On note qu’autant pour les femmes que pour les hommes, le métier de manutentionnaire est en tête de file.
Tableau 1 Professions comptant le plus grand nombre de lésions professionnelles indemnisées (LPI), par sexe, chez les 15-24 ans
| Métiers exercés par des femmes |
femmes (%) |
hommes (%) |
Métiers exercés par des hommes |
|
Manutentionnaires
|
15,6
|
28,1
|
Manutentionnaires
|
|
Trav. spéc. préparation aliments, boissons
|
12,4
|
5,0
|
Travailleurs de l'industrie des aliments et boissons
|
|
Vendeuses de biens de consommation
|
8,8
|
4,7
|
Travailleurs de la fabrication et l'assemblage de produits métalliques
|
|
Personnel spécialisé et auxiliaires des soins infirmiers
|
7,8
|
4,3
|
Travailleurs spécialisés préparation aliments, boissons
|
|
Cassières, teneuses de livres, commis en comptabilité
|
7,4
|
3,7
|
Façonneurs et formeurs de métal
|
|
Sous-total
|
52,1
|
45,8
|
Sous-total
|
|
nbre total moyen LPI
|
4 624
|
15 348
|
nbre total moyen LPI
|
Source : CSST (1999-2001)
Enfin, comme on le sait, tous les jeunes ne présentent pas les même risques de se blesser. Les données d’ESS-98 nous révèlent par exemple que selon l’âge, le sexe ou le statut d’étudiant ou de travailleur, les jeunes ne rapportent pas les mêmes taux d’accidents de travail (Figure 1.4). De façon générale, les jeunes de 20-24 ans seraient plus sujets à subir un accident que les adolescents (15-19 ans). Par contre, si l’on considère le statut, les très jeunes travailleurs et travailleuses qui ne sont plus aux études représentent une sous-population particulièrement vulnérable. On peut penser que les emplois occupés par les jeunes décrocheurs ou de métiers faiblement qualifiés mènent à des risques particuliers qui expliquent, en partie, ce taux de lésions professionnelles.
Figure 4 Taux de fréquence des accidents de travail selon l'âge, le sexe et le statut

Source : ESS-98; compilation spéciale de Paul Massicotte, IRSST
[1] Le calcul du risque d’accident qui prend en compte les heures travaillées (fréquence ETC) a eu comme effet de hausser le taux de 20% ou plus pour quatre secteurs d’activité : l’enseignement, la restauration, la santé et le commerce de détail et de réduire les taux des secteurs primaires, de la construction et du transport et entreposage. Une réserve à ces taux : la répartition par sexe des répondants du ménage (QRI) a pu jouer sur la déclaration des accidents. Cf. Gervais 1992
.
| |